Hommage à Simon Gautier

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La disparition de Simon Gautier, le 9 août dernier, en Italie, est pour sa famille et ses nombreux amis une immense tragédie, tragédie qui s’est répandue bien au-delà de ces cercles intimes par le biais des médias et des réseaux sociaux. Si l’on excepte les habituelles âneries propres à ce genre de canaux, l’émotion a été si forte qu’elle a touché toutes les personnes qui ont un cœur, sinon une âme, devant ce destin brisé, cette promesse inaccomplie. Simon Gautier repose désormais au vieux cimetière de Saint-Germain-en Laye, où un hommage bouleversant lui a été rendu le 27 août dernier.

Pour l’Université, qui n’est pas un bâtiment ou une institution, mais une communauté humaine, la perte n’est pas moins cruelle. Car Simon était l’un des nôtres, de la grande famille des chercheurs, de tous ceux qui se dévouent à l’enrichissement de la pensée et qui s’inquiètent de la complexité du monde, passé ou présent. Après des études secondaires au lycée Montaigne, ce littéraire avait choisi de devenir un historien de l’art, c’est-à-dire de travailler sur le plus grand mystère : la beauté. Il rejoignit en 2009 notre chère Sorbonne.

Après sa licence effectuée à l’Institut d’art rue Michelet, il s’inscrivit en Master sous la direction de notre collègue Basile Baudez, alors maître de conférences. Durant deux ans, il étudia avec une belle énergie et un réel talent un grand espace urbain parisien, chargé de sens politique : « La place de la Nation (1660 et 1899) ». C’est alors que je l’ai connu, élève discret, élégant dans sa discrétion, qui masquait sous des airs de chat aristocrate sa force de travail. Son remarquable mémoire amena, lors de sa soutenance de juin 2014, la question rituelle sur la suite à donner à ce premier parcours brillamment conclu. Simon ne voulait pas en rester là, car il avait pris goût à la recherche : il voulut s’inscrire en thèse sous ma direction, ce qui constitue toujours un moment émouvant pour un enseignant, une sorte de paternité par procuration. Mais il assortit aussitôt sa demande d’une condition : il souhaitait partir, quitter Paris et, plutôt qu’un sujet d’histoire urbaine pour lequel il s’était armé, tout recommencer, dans un autre contexte, dans un autre milieu... L’Espagne ! Voilà le lieu où il voulait construire ses nouveaux châteaux… Une nouvelle langue, de nouvelles archives, des institutions différentes… rien ne lui faisait peur, pas même se loger et travailler dans une ville inconnue. J’ai admiré ce courage-là, celui de ne pas se reposer sur ses lauriers, de ne pas aller au plus facile. En septembre 2014, Simon partit s’installer à Madrid et, depuis cette date, je ne le vis plus que de loin en loin, quand il passait à Paris : chercheur, il était aussi un grand voyageur, ce que je n’avais pas compris immédiatement. Sa douce réserve, sa prévenance vis-à-vis des autres ne permettaient pas en quelques quarts d’heure de percevoir toute la richesse de sa personnalité.

Simon se lança dans le milieu madrilène de la recherche muni de quelques recommandations : il y multiplia les discussions avec professeurs et étudiants, assista à des cours et des séminaires… Le sujet que nous avions défini ensemble depuis Paris s’étant révélé trop vaste, une nouvelle direction émergea de ces rencontres, où son charme naturel faisait merveille et lui valait immédiatement tous les suffrages : grâce au professeur Beatriz Blasco, de l’université Complutense, il devint le biographe d’un petit marquis de la suite d’Elisabeth Farnèse, Annibale Scotti, qui devait passer du duché de Parme et Plaisance à la cour madrilène en 1734 et devenir un personnage majeur des arts dans l’Espagne bourbonienne. Un destin entre deux pays, heureux hasard… Simon devait bientôt faire le chemin inverse de son héros, et après deux bourses de l’Ecole française de Rome, obtenues en 2015 et 2017, il s’installa dans la capitale italienne, dont il tomba amoureux, évidemment. Parmi tous les sortilèges que Rome réserve à ses nouveaux amants, ceux destinés aux historiens de l’art sont les plus raffinés. Simon suivit les traces de son héros partout, à Parme et à Plaisance, passages dont se souviennent tendrement tous ceux qui l’ont alors croisé et aidé. Si certains mails m’arrivaient de Chine ou du Canada – l’oiseau était volage –, Simon engagea ces deux dernières années la rédaction de sa thèse à l’ombre des dômes romains, sans pour autant négliger sa passion des langues puisque, déjà polyglotte, il se mit à étudier le portugais, habile manière de rentrer dans le palais Pamphilj de la place Navone, siège de l’ambassade du Brésil... Il devait terminer ces jours-ci son grand’œuvre sur Scotti afin de pouvoir soutenir cet automne ce travail difficile, pour lequel il ne ménagea jamais sa peine.

C’est légitimement, sans doute, qu’il choisit alors de partir marcher seul, dans un des plus beaux endroits du monde, le Cilento, entre Policastro et Naples, avant de rentrer à Paris où l’attendaient des tâches ingrates : finir est toujours une épreuve physique, sinon métaphysique. Cette étape face aux éléments, à la solitude de la mer et à la rudesse de la côte rocheuse sculptée comme au début du monde, était bien conforme à sa quête de la beauté, à laquelle il ne renonçait pas en bon historien de l’art. Las ! C’est cette même côte du Cilento qui a englouti Simon, comme dans une tragédie antique où la punition des dieux est disproportionnée pour les pauvres humains.

L’Université n’a pas été créée pour fournir du travail à ses étudiants, ce que croient trop de gens pressés, elle a pour mission de former des hommes libres, comme le rappelait Simon Leys. Cette liberté, dont on parle souvent, est en réalité rare dans nos vies, parfois même dans nos pensées. Simon Gautier a voulu être libre. C’est la leçon qu’il nous laisse, et le professeur se souvient ici de sa chance de pouvoir apprendre de ses étudiants.

Alexandre GADY

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