Motion du Centre André Chastel (UMR 8150) contre la LPPR, 6 février 2020

Le projet de Loi de Programmation Pluriannuelle sur la Recherche (LPPR) arrive en Conseil des ministres ce printemps.

Constatant avec lucidité l’état alarmant de la recherche, de ses financements et des conditions dans lesquelles nous en sommes venus à la mener, les rapports présentés par les groupes de travail réunis par la ministre de l’Enseignement supérieur et par deux présidents de région, font fi cependant des principes fondamentaux d’une recherche qualitative et indépendante. Les remèdes qui y sont préconisés pourraient être pires que le mal.

Telle qu’elle s’annonce, cette réforme ne résout la précarité des doctorants qu’en assujettissant leurs recherches à des thématiques portées par les mondes de l’entreprise et de l’administration. Dans la pratique, cela signifie étrangler la démographie de disciplines « peu rentables » et « peu performantes », comme l’histoire de l’art.

La réforme qui s’annonce dégradera encore les conditions de travail des jeunes chercheurs et enseignants-chercheurs par l’amplification de la contractualisation. L’institution des Tenure tracks qui, à l’origine, aux États-Unis, ont pour fonction de garantir la sécurité de l’emploi des enseignants-chercheurs en ouvrant droit à la titularisation, aurait l’effet inverse en France où elle généralisait la précarité et programmerait l’obsolescence des postes de titulaires. De même, les CDI de projets, révocables, ne sont que des CDD déguisés, qui de surcroît verront leurs bénéficiaires inféodés aux responsables, titulaires, de ces projets. Alors que notre tutelle claironne que les chercheurs les plus productifs sont les plus jeunes, il est paradoxal de vouloir reléguer nombre de ceux-ci à des tâches subalternes. Les Tenure tracks et les CDI de projet ne garantiront pas un recrutement plus rapide des jeunes docteurs, alors qu’on sait par ailleurs que les entrées en carrière tardives conduisent mécaniquement à des retraites faibles.

Cette réforme accroitra le poids des financements sur projets, dont le bilan, depuis la création de l’ANR, est pour le moins contrasté. Les très faibles taux de financement génèrent le gaspillage de milliers d’heures consacrées à élaborer des projets qui, dans leur majorité, ne seront pas lauréats. Le cycle court de la recherche sur projets ne coïncide pas avec le temps plus long nécessaire à la formation des étudiants qui, de fait, ne bénéficient pas de toutes les retombées souhaitables en termes de financements et de débouchés.

Cette réforme ignorera davantage les spécificités des SHS avec des indicateurs de « performance » qui, en histoire de l’art particulièrement, relèvent de l’ineptie. Comment pourraient-ils s’appliquer aux cathédrales, au génie qui les fit naître, aux recherches de longue durée qui les donnent à comprendre et permettent leur sauvegarde ?

Ayant envisagé la suppression du Comité national des universités, les rapporteurs trahissent cette fébrilité chronique de notre tutelle vis-à-vis de l’évaluation par les pairs, qui est pourtant l’un des remparts contre une recherche court-termiste et instrumentalisée. Le CNU défend une conception de la science qui fait encore primer la qualité des productions scientifiques sur leur quantité.

Poursuivant l’assèchement méthodique du vivier scientifique et humain en SHS, attaquant la recherche fondamentale et la liberté intellectuelle qui la présuppose, cette nouvelle réforme n’aboutira qu’à rétrograder plus vite encore les universités et les organismes de recherche français dans les classements internationaux, ceux-là même qui semblent toujours être le principal référentiel de notre tutelle. Faute de garantir à la recherche un soutien politique et financier qui soit concret et sincère, la loi à venir renforcera la politique scientifique que nous subissons déjà : toujours plus de bureaucratie, de management et de gestion de la pénurie ; toujours moins de recherche fondamentale.

S’associant à de nombreuses unités de recherche, institutions et organismes de l’enseignement supérieur et de la recherche qui manifestent leur énergique opposition aux orientations envisagées par le gouvernement, le Centre André Chastel exprime, par un vote unanime en assemblée générale, son ferme désaccord sur cette réforme qui assombrira encore notre avenir et celui de nos étudiants.

 

Les membres

Directeur de recherche
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Maître de conférences
Maître de conférences
Professeur / Professeure
Professeur émérite
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